lundi 5 novembre 2012

Qui s'en dédit

Michel Valprémy



Sentez-moi ça ! De très près, le porc sent le camphre quand il ne sent presque plus, le camphre ou les boules de pétanque, des boules de bois cerclées de rouge que l'ancien rémouleur, un eczémateux barbouillé d'iode, a tripotées, retripotées du goûter au premier apéro. De près le porc sent la petite pisse, une goutte par erreur ; n gros effort, un atchoum, une trouille de rien du tout. De plus loin, d'un mètre ou deux, ça schlingue, ça pue la chiasse, ça donne envie d'y aller, de s'enfermer dans les cabinets, là où l'odeur ne s'évapore plus, lourde, grenue, où elle protège des saintes Dégoûtées, des chichiteux savonnés au lilas, là où le plaisir, comme cent vagues d'une marée d'argent (ce n'est parfois qu'un remous de velours) chahute du trou aux orteils, du trou aux cheveux, ans un bruit de trompette et de pneu crevé.
Splendeur des porcs bottés de tourbe, de fumier gras. Voyez-vous ces paillettes invisibles, cet or ancien sur le purin ?
Splendeur des porcs dans la pénombre, ces dragées géantes sucées à langue morte, sans appuyer, sans effacer le rosé, tout le rosé, la peau de dessus, la première couche.
Les faux porcs, les cochons des chapelles et des palais, les cochons des caves de douleur, galonnés, trop rouges ou trop gris, laids toujours avec le temps, chaussés de brodequins cloutés, de cuirs polis comme des miroirs du soir, ont des yeux (un seul peut suffire) d'arrière-pensée (le bleu ne fait pas le bouquet), des yeux d'arrière-boutique où la viande des fils et filles de l'ombre, des vieillards peu farouches est conspuée, taraudée, hachée menu, en bloc, au détail, avant qu'un mot d'honnête traîtrise — on supporte ce qu'on supporte — en un cri ne lâche le morceau, en un cri, en un souffle.
Les petits yeux de cochon de Staline. Les petits yeux cochons de Staline. Les petits yeux du cochon Staline.
Jusqu'ici les porcs de basse-cour n'ont piétiné que des mousses, des violettes, et dévoré, en douce, sous le fier châtaignier des dupes, quelque truffe profonde.
Les porcs de basse-cour ont des reflets de nacre, d'aubépine, de vin perdu dans l'eau.
Les porcs de basse-cour ne jalousent pas les obèses qui ne les aiment guère, qui les maudissent quand sonne l'heure de la douche et du strip-tease.
Les porcs de basse-cour ne crachent que sur les Longs-Couteaux, les Coupe-Jambon, sur les moutards à tire-lire et, machinalement, sur le buste et la mémoire de monsieur René Descartes.
Les porcs de basse-cour sont nus, plus que nus, plus que tout, plus que toi et moi, refroidis ensemble, sous les linges.


Verso n°73, "Cochon", 2è trim. 1993


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